À l’occasion de VivaTech, du 17 au 20 juin 2026, la question de la souveraineté numérique s’impose plus que jamais comme un enjeu stratégique majeur. Dans ce contexte, la commande publique retrouve un rôle central dans la structuration de l’écosystème technologique français et européen.
Les marchés publics peuvent-ils encore faire émerger des champions numériques français ?
Regis Davesne, Directeur Secteur Public chez SCC France partage son anlyse et ses conseils.
Pendant des années, les administrations ont privilégié les solutions des grands acteurs internationaux, souvent américains, perçus comme des choix rassurants et sans risque. Aujourd’hui, cette logique évolue sous l’effet des tensions géopolitiques, des enjeux de cybersécurité et de la nécessité de garantir une forme de résilience numérique nationale.
La souveraineté n’est plus seulement un sujet politique ou théorique. Elle devient une question opérationnelle. Les dépendances technologiques liées au cloud, aux logiciels SaaS ou encore à l’intelligence artificielle interrogent directement la continuité des services publics. Les décideurs prennent progressivement conscience qu’une dépendance excessive à des infrastructures ou à des fournisseurs extra-européens peut représenter un risque stratégique majeur.
Ce qui semblait impossible il y a encore quelques années, une rupture d’accès à certains services numériques critiques, est désormais envisagé comme un scénario plausible. Entre souveraineté numérique et dépendance technologique : la commande publique peut-elle encore faire émerger des champions français ?
Analyse en six axes.
La commande publique comme levier industriel
Dans ce contexte, la commande publique peut redevenir un formidable levier industriel. Encore faut-il accepter de revoir certains réflexes profondément ancrés. Pendant longtemps, les achats publics se sont structurés autour des grands leaders du marché identifiés par les cabinets de conseil internationaux. Cette approche favorise mécaniquement les acteurs déjà dominants et laisse peu de place aux entreprises émergentes françaises ou européennes, même lorsqu’elles proposent des solutions innovantes et compétitives.
Pourtant, la France dispose aujourd’hui d’un vivier particulièrement dynamique de start-up et d’éditeurs technologiques capables de répondre à de nombreux besoins des administrations : cybersécurité, intelligence artificielle, virtualisation, sauvegarde, collaboration numérique ou encore cloud souverain.
Le principal frein n’est pas technologique. Il est commercial et structurel.
Le vrai défi des start-up : accéder au marché
Les jeunes entreprises maîtrisent souvent parfaitement leurs produits mais peinent à accéder aux marchés publics. Les procédures sont complexes, les exigences administratives importantes et les capacités commerciales limitées. Répondre à un grand appel d’offres suppose des ressources juridiques, financières et opérationnelles que beaucoup de start-up ne possèdent pas encore. C’est précisément là qu’un nouveau modèle d’accompagnement prend tout son sens.
Un rôle d’intermédiaire de confiance est en train d’émerger entre les innovateurs technologiques et les acheteurs publics. L’objectif est double : aider les start-up à accéder à la commande publique et permettre aux administrations d’identifier plus facilement des alternatives souveraines crédibles.
Cette logique de mise en relation devient essentielle, notamment pour les collectivités territoriales qui doivent gérer des centaines d’applications métiers différentes sans toujours disposer des ressources nécessaires pour analyser l’ensemble du marché.
Regis Davesne, Directeur Secteur Public chez SCC France
L’IA au service des solutions souveraines
L’intelligence artificielle ouvre d’ailleurs de nouvelles perspectives dans ce domaine. Des outils capables d’identifier automatiquement des solutions françaises ou européennes adaptées aux besoins des administrations permettent désormais d’orienter les acheteurs vers des alternatives souveraines parfois peu connues du grand public.
Cette approche favorise une meilleure visibilité des éditeurs locaux et facilite leur accès aux grands donneurs d’ordre.
Elle permet également d’introduire une logique différente dans les achats publics : ne plus uniquement rechercher le leader mondial déjà installé, mais aussi identifier des acteurs européens capables de répondre aux besoins métiers tout en renforçant la résilience numérique des organisations publiques.
Accepter une part de risque stratégique
Mais faire émerger des champions suppose aussi d’accepter une part de risque stratégique. On ne construit pas un acteur européen majeur si l’on exige immédiatement le même niveau de maturité qu’un géant américain bénéficiant de plusieurs décennies d’avance et de milliards d’investissements. La commande publique doit parfois accepter d’acheter une trajectoire d’innovation autant qu’un produit totalement finalisé.
Dans certains cas, il s’agit moins de rechercher la solution la plus complète à court terme que de soutenir un acteur capable de devenir stratégique à moyen terme. Cette logique implique une évolution culturelle importante.
Accepter qu’une solution soit parfois moins riche fonctionnellement, légèrement moins mature ou plus spécialisée peut constituer un choix rationnel dès lors qu’elle répond aux enjeux de souveraineté et de résilience.
Une dynamique déjà engagée
Cette dynamique commence déjà à produire ses effets. Plusieurs administrations s’orientent progressivement vers des alternatives européennes dans des domaines clés comme la cybersécurité, le cloud privé ou les infrastructures numériques.
Certaines directives imposent désormais aux établissements publics de justifier le recours à des solutions non européennes dans certains contextes. Les débats autour des infrastructures cloud, de l’hébergement des données ou encore de la maîtrise des chaînes logicielles accélèrent cette prise de conscience.
Les clients publics commencent ainsi à identifier des domaines où la transition vers des solutions souveraines est possible sans risque majeur pour les opérations critiques.
Construire les futurs champions européens
La question n’est donc plus de savoir si des alternatives existent. Elles existent déjà.
La véritable interrogation est désormais politique et stratégique : la puissance publique est-elle prête à utiliser pleinement son pouvoir d’achat comme un outil de souveraineté économique et technologique ?
Les États-Unis l’ont compris depuis longtemps. Leur commande publique a largement contribué à faire émerger leurs géants technologiques. L’Europe ne pourra bâtir ses propres champions numériques sans adopter une logique similaire.
Les subventions et les levées de fonds ne suffiront pas. Les entreprises technologiques ont avant tout besoin de clients, de références et de marchés capables d’accélérer leur montée à l’échelle.
Dans cette perspective, chaque marché public peut devenir bien plus qu’un simple achat. Il peut devenir un investissement stratégique dans l’autonomie numérique européenne et dans la capacité de la France à faire émerger ses futurs leaders technologiques.
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